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De l'aménagement du territoire au développement territorial : évolution ou révolution ? Publiée le 05/10/2010.

Le concept de l’aménagement du territoire s’est imposé en langue française dans les années 1960 grâce à des auteurs tels que J. Lajugie (1964), J. Gottmann (1966), J. Labasse (1966) ou M. Rochefort et al. (1970). Il se définit d’abord par sa finalité que l’on peut, comme J.-L. Piveteau (1979 : 991) assimiler à une réponse à des contradictions spatiales, contradictions qui ont cru avec le temps en raison de la multiplication des occasions de dysfonctionnement (liées généralement au développement industriel et urbain), des déséquilibres spatiaux (principalement régionaux) et des destructions (notamment de l’environnement écologique et du patrimoine). Il s’explique aussi par le changement d’attitude des pouvoirs publics et par les nouvelles compétences de ces derniers en matière de gestion de l’espace.

Toutefois, l’aménagement du territoire est une réalité multiple ce qui explique l’existence de nombreuses définitions parmi lesquelles nous en avons retenu deux, l’une qui met davantage l’accent sur l’action et les cadres territoriaux et l’autre sur l’art et la technique d’agir. La première issue « Des mots de la géographie » (R. Brunet, R. Ferras et H. Thévy, 1998 : 29-30) assimile en effet l’aménagement à l’action volontaire et réfléchie d’une collectivité sur son territoire, soit au niveau local (aménagement urbain, rural, local), soit au niveau régional (grands aménagements régionaux, irrigations), soit au niveau national (aménagement du territoire), le territoire étant pour les mêmes auteurs une maille de la gestion de l’espace, un espace approprié avec sentiment ou conscience de son appropriation et relevant d’un Etat, une notion à la fois juridique, sociale, culturelle et même affective. La deuxième définition est celle proposée par le Dictionnaire de l’Urbanisme et de l’Aménagement (P. Merlin et F. Choay, 1996 : 35-40) : l’aménagement du territoire est, dans ce cas, l’art ou la technique (plutôt que la science) de disposer avec ordre, à travers l’espace d’un pays et dans une vision prospective, les hommes et leurs activités, les équipements et les moyens de communication qu’ils peuvent utiliser, en prenant en compte les contraintes naturelles, humaines et économiques, voire stratégiques.

L’aménagement du territoire apparaît, dès lors, bien comme une intervention des hommes sur leurs espaces avec différents objectifs : réduire les disparités, apporter des réponses aux dysfonctionnements, lutter contre la dégradation des cadres de vie… On y retrouve le concept de "physical planning" cher aux auteurs anglophones ainsi que le souci de mieux s’organiser pour le futur en cherchant à combiner des finalités de trois ordres : économiques, sociales et écologiques. Comme l’a bien fait remarquer P. Pinchemel (1985 : 10), si les finalités économiques ont d’abord largement dominé, deux autres axes majeurs se sont développés : l’axe social (qui vise au bien-être et à l’épanouissement de la population où l’organisation vise à procurer une qualité certaine d’équipements, de services, un cadre de vie valorisant et où les préoccupations de justice sociale l’emportent sur celles d’efficacité économique) et l’axe écologique (développé plus récemment et où l’accent est mis sur l’insertion des sociétés et de leurs interventions dans des milieux naturels, des écosystèmes fragiles, qui sont exposés à des déséquilibres irréversibles, à des dégradations de la flore et de la faune ainsi qu’à des pollutions multiples). L’aménagement du territoire a ainsi intégré trois dimensions majeures (économiques, sociales et environnementales) qui deviendront plus tard les trois piliers du développement durable.

Le concept de développement territorial est, pour sa part, plus récent : il date de la fin des années 1990. Malgré son immense succès tant chez les géographes que chez les économistes, il est rarement défini et recouvre en fait des réalités diverses à la rencontre du développement local ou régional, du développement durable, de l’aménagement du territoire ou encore de la gestion territoriale. À travers les multiples écrits se réclamant de ce nouveau paradigme, ce qui semble faire concensus, c’est la volonté ou la nécessité de remettre, au cœur de la problématique du développement, le territoire avec ses ressources, ses contraintes et ses spécificités non seulement matérielles mais encore immatérielles comme les acteurs et leur mode de fonctionnement. En outre, le développement se veut transversal et décloisonné et tient compte des pressions extérieures, notamment du contexte économique international. Il se veut aussi stratégique et cherche à construire le futur d’un territoire en exploitant les atouts et en réduisant les faiblesses internes tout en profitant des opportunités et en cherchant à faire face aux menaces externes, ce qui explique le recours très fréquent à une analyse AFOM (atouts – faiblesses – opportunités – menaces) dans la plupart des projets de développement territorial (voir à ce propos l’excellent aide-mémoire rédigé par E. Schmidt et C. Jungers, 2004).

Le passage de l’aménagement du territoire au développement territorial est, dès lors, plus le résultat d’une évolution relativement logique que d’une révolution puisqu’il s’agit dans les deux cas d’une intervention des hommes sur leur espace en cherchant à combiner des préoccupations économiques, sociales et environnementales. Toutefois ce qui semble différencier le développement de l’aménagement c’est une démarche davantage bottom-up (c’est-à-dire qui part du territoire) que top-down (c’est-à-dire initiée ailleurs, au niveau national par exemple, en vue d’être mise en œuvre au niveau régional ou local) ; c’est aussi la prise de conscience du rôle des acteurs dans le développement ainsi que de facteurs de plus en plus immatériels.

Bibliographie

Brunet, R., Ferras, R. & Théry, H. (1998), Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, Reclus-La Documentation Française, Paris.
Gottmann, J. (1966), Essais sur l'aménagement de l'espace habité. Mouton, Paris.
Labasse, J. (1966), L'organisation de l'espace. Eléments d'une géographie volontaire. Hermann, Paris.
Lajugie, J. (1964), Développement économique régional et aménagement du territoire. Sirey, Paris.
Merlin, P. & Choay, F. (1996), Dictionnaire de l'urbanisme et de l'aménagement. PUF, Paris.
Pinchemel, P. (1985), Aspects géographiques de l'aménagement d'un territoire, in Lamotte, M. Fondements rationnels de l'aménagement d'un territoire. Masson, Coll. Ecologie appliquée et Sciences de l'environnement, 6, Paris : 8-33.
Piveteau, J.-L. (1979), L'aménagement du territoire est-il, en Europe occidentale, une invention de la deuxième moitié du XXe siècle? in Recherches de géographie rurale (Hommage au Professeur F. Dussart). t.II, Liège : 991-1002.
Schmidt, E. & Jungers, C. (2004), Territoires, pôles de compétitivité et intelligence économique. Aide-mémoire. Compagnie Européenne d’Intelligence Stratégique (CEIS), Paris.

A télécharger : lepuredito-27-Bernadette_Merenne.pdf

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