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Habiter : un concept, une valeur, une vision ? Publiée le 17/02/2011.

La thématique de l’habiter semble revenir en force, notamment dans la géographie francophone (ex. Colloque « Habiter : vers un nouveau concept » de janvier 2011 à Amiens). Il ne s’agit pas tellement de l’étude du logement, de l’analyse de l’affectation des pièces, de la question de la répartition des rôles dans la maison, de la structuration des quartiers ou des villages ou même du statut de propriété, de location, de colocation ou de condominium mais de la recherche sur le rapport à l’espace, aux lieux, à l’environnement voire à l’autre dans l’espace. Si cette tendance est influencée par la redécouverte des réflexions phénoménologiques sur l’habiter (Martin Heidegger, Gaston Bachelard, Eric Dardel) où la volonté d’enracinement est présentée comme caractéristique essentielle de l’être humain sur la Terre, deux points de vue assez divergents s’opposent parmi les chercheurs francophones.

Par exemple, le LADYSS (Laboratoire Dynamiques Sociales et Recomposition des Espaces) considère l’habiter et plus particulièrement le mode d’habiter comme à mi-chemin entre la notion vidalienne de « genre de vie » et la notion sociologique de « mode de vie ». La notion de « genre de vie », teintée, suivant les paradigmes dominants au début du XXe siècle, d’une influence trop importante du milieu sur les activités quotidiennes, s’adapte mal à nos sociétés contemporaines marquées par des mobilités accrues et complexes, une individualisation des membres d’une société, une diminution des temps de travail et corollairement de l’importance de la profession dans l’identité de la personne. Quant à la notion de « mode de vie », son usage multiple ne permet pas de cibler explicitement les questions du rapport au territoire. Le mode d’habiter étudie alors le rapport aux ressources et au milieu sans négliger l’articulation entre rêve et réalité. Usant par exemple de « récits de lieux de vie », les chercheurs sondent les rapports à l’espace.
Par contre, des chercheurs comme Jacques Levy ou Mathis Stock s’affranchissent totalement de cette idée d’enracinement dans un lieu approprié en proposant une approche de l’habiter en tant qu’étude de l’articulation des pratiques des lieux des individus. L’homme du XXIe siècle, nécessairement urbain dans son mode de vie, n’aurait plus besoin de trouver un coin du monde où se lover, mais aurait davantage besoin de pouvoir combiner des localisations multiples (l’habiter polytopique), de se déplacer et d’être en interaction avec plusieurs endroits. S’il persiste une condition géographique de l’être humain sur la Terre c’est alors par rapport à son positionnement dans les flux et les villes mondiales.
Le débat peut paraître philosophique, il l’était, lors du colloque d’Amiens, presque inaccessible pour ceux, dont je suis, qui ne font pas la différence entre la première période et la deuxième période de Heidegger. Néanmoins, il met en exergue des évolutions fondamentales de nos sociétés européennes ainsi que des divergences de conceptions de la nature et du local. Il souligne la difficulté de décrire des phénomènes « flous » et donc de guider des développements territoriaux dans des espaces périurbains, des espaces de mobilités complexes, des espaces aux temporalités multiples, des sociétés de multi-appartenance ou de non appartenance, des sociétés d’individus juxtaposés... L’habiter en tant que relation qu’a l’habitant à l’espace serait une nouvelle approche de nos sociétés plurielles où les espaces de vie, et donc les échelles de vie, se rencontrent dans un même voisinage et conduisent à relativiser la valeur donnée aux lieux et aux ressources locales. L’étude de l’habiter serait un outil pour appréhender un usage partagé des ressources : l’eau, l’air, les espaces de nature, les espaces publics et, bien entendu, l’espace en lui-même. Ce renouveau de la notion d’habiter traduit le souci d’étendre l’habiter à d’autres lieux et d’autres échelles que le logement pour comprendre l’usage et le partage des ressources localisées. L’utilisation relativement fréquente de la locution « modes d’habiter » trahit également le souci de classer, de typer, de retrouver des groupes afin de mettre de l’ordre dans ces territorialités multiples.
Je ne manquerais pas de terminer ce billet par une question pleine de bon sens américain d’un reviewer à propos d’un article sur la familiarité spatiale que nous avons soumis à une revue québécoise. « Pourquoi l’auteur suggère-t-il qu’il est positif que les lieux d’une municipalité soient familiers et connus de ses habitants ? » Bien que déroutante pour moi qui travaille en Europe sur l’identité, le patrimoine local, les paysages, le développement rural et les campagnes vivantes, cette question souligne que même le chercheur qui s’intéresse à la diversité des modes d’habiter, n’a pas envisagé toutes les dimensions de son ancrage dans une conception particulière de l’habiter, de ces relations entre les habitants et leurs lieux.

A télécharger : lepuredito-43-Serge_Schmitz.pdf

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