News

La marche: le territoire à l'échelle 1/1 Publiée le 26/04/2011.

Dans les 18 prochains mois, les débats sur la qualité de vie en ville, sur la « qualité de ville » vont prendre une ampleur particulière avec les élections municipales d’octobre 2012. Nul doute qu’entre bilans et promesses, les programmes des candidats et des partis vont réserver une place de choix aux améliorations à apporter aux différents modes de transport dans la ville, tant la mobilité est devenue un paramètre crucial dans la structuration « optimale » de nos territoires, et plus généralement un enjeu sociétal majeur.
Il est à souhaiter que les « modes doux » occupent une part importante dans ces débats et que des stratégies construites soient proposées puis mises en œuvre, comme de nombreuses villes en Europe l’ont compris depuis plusieurs années et qui constituent pour nous de véritables viviers d’expériences. Il y a évidemment le vélo, pour lequel les progrès à Liège sont vraiment beaucoup trop lents : quel bilan va-t-on pouvoir tirer de la mandature communale issue des élections de 2006 ?
Pourquoi ne pas aussi réfléchir aux voies et moyens d’encourager la marche, cette pratique historiquement ancrée dans nos usages, mais passée à l’arrière-plan depuis l’avènement de la civilisation mécanique ? La marche est un mode de transport efficace, non polluant, bon pour la santé, qui permet l’appréhension du territoire à l’échelle 1/1, qui convoque tous le sens et invite à l’expérience sensible de l’espace dans toute sa profondeur.

La marche en tant que loisir est certes revenue à l’avant-plan, il suffit de voir l’intérêt pour la randonnée pédestre. Et peut-être vaudrait-il la peine de s’interroger sur le sens profond de cette ferveur, comme si, désorientés par l’accélération des rythmes de vie et des bouleversement sociétaux, les humains cherchaient, en déroulant leurs pas, à redonner du sens et de l’épaisseur au temps et à l’espace et à retrouver les vertus de la lenteur (Pierre Sansot qui a arpenté la ville sur le mode sensible avait écrit « Du bon usage de la lenteur »).
Mais la marche est aussi une activité de déplacement utile et performante qu’il conviendrait de favoriser dans toutes les politiques d’aménagement. Cet aspect est validé par différentes études et recherches. Ainsi, par exemple, les travaux de Jacques Lévy mettent en évidence les qualités de rapport à la territorialité de la marche en comparant 10 métriques, une métrique étant définie comme une modalité de définition et de gestion de la distance. Où il apparaît que « le traitement de la marche à pied comme un moyen de transport à part entière se trouve justifié par le fait qu’elle obtient le meilleur classement, malgré l’obtention du plus mauvais score en matière de vitesse ».
Evidemment, la métrique « automobile » réalise un meilleur résultat que la marche en matière de vitesse (rapport entre le nombre de points reliés et le temps nécessaire pour les relier), mais affiche des scores médiocres pour les caractéristiques de porosité (disponibilité sensorielle de l’usager de la métrique aux réalités de l’espace de référence), prégnance (propension à conforter les caractéristiques de l’espace de référence) et interactivité (capacité pour l’usager de la métrique à agir sur les réalités de l’espace de référence). Ce qui s’explique par le fait que le « système automobile » a été construit dans cette finalité, en assumant le caractère parasitaire de l’espace de transit sur l’espace urbain préexistant ».[note 1]
Les huit autres métriques (taxi, bus, tramway, métro, bicyclette, moto, train et avion) obtiennent des résultats voisins, ce qui invite à penser que face à la complexité des flux qui traversent nos territoires, il serait opportun de les traiter dans les politiques publiques comme des modes complémentaires plutôt qu’exclusifs [note 2]
Toute politique volontariste devra prendre appui sur un solide corpus de données.
Le domaine est largement inexploré chez nous au contraire d’autres pays et régions où le terrain a été largement défriché et où les opérations intègrent des préoccupations relevant du tourisme, de la durabilité, de la santé publique, de la mise en valeur des patrimoines et des paysages, de la participation citoyenne . [note 3]
Déjà, un cadastre des situations problématiques serait une première étape vers une évaluation fine des obstacles de toutes natures : présence d’infrastructures gigantesques, de « coupures » physiques, de balafres paysagères, imposition de parcours contraints, pontages défaillants, reports modaux problématiques.
Ensuite, les solutions qui seront à trouver devront proposer des parcours confortables, sécurisants et performants. Préoccupations qui devraient d’ailleurs également animer une ambitieuse politique du vélo (avec ici plus de difficultés quant aux conflits d’usage des voiries).
Peut-être faudrait-il viser d’emblée un véritable « Plan piéton », qui soit ambitieux et qui aurait pour vertu de fouetter les énergies et de fournir un horizon mobilisateur. Les choix à venir seront des choix politiques au sens noble du terme (et devoir apporter cette dernière précision interpelle) : choix posés de manière raisonnée à l’issue d’un vaste débat ayant pour objectif le bien commun. Nos « gisements paysagers » sont nombreux : terrils, bords de fleuves, parcs, collines, quartiers empreints d’histoire ; et ils ne demandent qu’à faire l’objet d’une politique intégrée de valorisation. [note 4]

1 - Voir LEVY Jacques, (2004) Modèle de mobilité, modèle d’urbanité in ALLEMAND Sylvain, ASCHER François, LEVY Jacques (dir), Le Sens du mouvement, Colloque de Cerisy, Institut pour la Ville en Mouvement, Belin, 2004, pp. 157-169.
2 - Les autres caractéristiques sont : couverture (rapport entre le nombre de points atteignables par la métrique et l’ensemble des points de l’espace de référence), adhérence (possibilité pour le voyageur de couvrir l’ensemble des points du parcours et le nombre de points d’arrêts), extension (taille de l’étendue délimitée par les points les plus éloignés atteignables selon la métrique). La marche atteint le « score » de 60 sur 70, là où l’automobile n’atteint que 29 sur 70.
3 - Voir : « Etat de l’art » réalisé par le GAR en 2007 dans le cadre de la recherche « Des villes qui marchent. Tendances durables en santé, mobilité et urbanisme » (Agence nationale de la Recherche, ANR), coordination Yves WINKIN (ENS LSH Lyon) Sonia LAVADINHO (ENS Lyon, EPFL Lausanne).
4 - Colloque organisé par le sociAMM (ULB)« Marche et espace urbain de l’Antiquité à nos jours » (2 mai 2011) http://sociamm.ulb.ac.be/

Lien : www.homme-et-ville.net
A télécharger : lepuredito-47-Pierre_Frankignoulle_.pdf

Retour à la liste des news