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Le SDER, une opportunité à saisir ? Publiée le 10/05/2011.

Il est démontré aujourd’hui que la simple réduction, même si optimale, de l’empreinte environnementale de chacune des activités humaines telles que menées actuellement restera sans commune mesure avec les effets environnementaux contraires provoqués par la croissance exponentielle de la productivité. La vraie société durable sera celle qui aura l’intelligence d’investir massivement sur la création de milieux de vie de qualité propices au développement d’échanges humains centrés sur l’épanouissement de l’individu, émancipé du système de production consumériste. Une société qui aura la capacité de re-nourrir ses imaginaires, d’envisager de nouveaux possibles, de se projeter volontairement et librement. A contre-pied des processus « de développement naturel » auto-induits, cette perspective réclame une implication intense et continue de l’autorité et de l’ensemble des acteurs, fondée sur des valeurs et objectifs sociétaux - à reformuler – conduisant à un développement équilibré et prospère: un projet fort et conduit.
La remise en chantier du Schéma de Développement de l’Espace Régional, porteur du projet wallon, est l’occasion à saisir pour opter résolument pour une nouvelle voie, une nouvelle façon d’envisager le « développement ». Il ne s’agit donc pas de se contenter de re-diagnostiquer et de réactualiser mais bien de reprendre attitude tant sur le fond des politiques que sur les modes de faire : une nouvelle façon de concevoir le projet et les modes de gestion territoriale qui le traduisent concrètement et progressivement dans l’espace et dans le vécu des citoyens ; une attitude partiale et engagée redéfinissant les finalités et interrogeant le territoire avec de nouveaux regards. L’accent est mis sur la construction du discours plutôt que sur les tentatives de déductions logiques et neutres. Il faut savoir replier le parapluie du « scientifisme » pour construire des politiques volontaires et assumées au départ de positions prises qui rencontrent les besoins humains et environnementaux.

A défaut, les questions fondamentales que posent le devenir des milieux humains et naturels ne seront pas rencontrées et ne trouveront donc pas solution. De nouvelles pistes pour concevoir le projet de développement de l’espace wallon sont à ouvrir. Nous ébauchons ici ce qui nous paraît en être des préalables.
Défragmenter et reconstruire la méthode
Les pensées sur la façon de gérer et de concevoir le projet de territoire ont très nettement évolués au cours de ces dix dernières années. Les concepts de base ont eux aussi été très largement renouvelés. Il faut dès lors oser remettre en cause les façons d’agir de manière substantielle. Une première position politique est à prendre ici. Cette prise d’attitude initiale ou son absence conditionneront le projet tant dans ses ambitions et finalités annoncées que dans ses chances d’arriver à modifier l’évolution dans le sens souhaité.
S’imposer comme cadre de travail, même si au nom de l’évaluation, le carcan fragmentaire imposé par la structure du SDER de 1989 hypothèque largement la réussite, En effet, celui-ci résulte d’une vision très cloisonnée calquée sur la départementalisation de la gestion publique. Une vision technico-administrative isolant et réduisant les politiques alors qu’il s’agit justement au contraire de les relier autour de questions transversales et fondatrices touchant aux réalités de l’espace vécu perçu dans sa globalité. Il faudra aussi, par ailleurs, se libérer de la stratification des échelles géographiques et institutionnelles pour penser à travers les échelles en rassemblant les compétences et disciplines de tout niveau sur les objets du questionnement qui sont concrets, continus et non-dissociables.
Adopter des démarches réflexives et discursives plutôt que déductives
Les approches sectorielles ou thématiques qui consistent à étudier de manière singulière endogène et disjointe les différents phénomènes agissant sur le territoire restent pertinentes. En effet, elles permettent, au départ « d’observatoires objectifs », d’approfondir les connaissances sur leurs mécanismes de développement et sur les mutations spatiales qu’’ils engendrent, de fournir des indicateurs caractérisant leurs états et tendances ainsi que d’identifier leurs besoins spécifiques ; elles offrent aussi la possibilité d’identifier les leviers d’actions qui permettent d’agir sur les processus que les différentes formes d’activités génèrent et de mesurer leur capacité d’infléchissement.
Le projet ne peut cependant naître d’une simple adjonction ou conjonction de telles approches, même si croisées, ni même d’une déduction des résultats qu’elles fournissent. Ces approches doivent rester externes et à l’état d’outil d’évaluation. Elles ne peuvent cacher l’absence d’un « corps du projet ». Un corps constitué de principes et valeurs traduisant une vision politique qualitative des modes de vie et de leurs cadres spatiaux Ce « corps du projet » est à constituer par la formation progressive d’un discours nourri par un questionnement et re-questionnement continu opéré à travers la démarche de conception du projet. Un questionnement qui permet de lire et relire autrement le territoire et les milieux de vie, de reformuler les connaissances et d’en constituer de nouvelles en servant les finalités premières. Cette démarche circulaire, réflexive et discursive se distingue du schéma linéaire classique analyse-diagnostic-scénario-choix. Elle s’éloigne aussi du principe du choix effectué par validations successives d’étapes et sur la ligne finale en exigeant un accompagnement politique continu et soutenu. En donnant les moyens d’éclairage et d’argumentation les plus forts, elle permet d’opérer des choix profonds et consolidés engageant réellement la société d’aujourd’hui et de demain : de concevoir un projet.
Il est alors possible d’orienter les forces du « développement naturel » pour servir le projet et de profiter dès lors de moyens d’action puissant qu’il suffit d’amplifier. Il s’agit de s’inscrire dans les processus déjà en marche et d’en activer les leviers de transformation afin de les infléchir plutôt que de les subir, à moins dans certains cas de devoir les inverser. Cette démarche permet aussi, entre autre, de mesurer l’engament et la capacité politique réelle à provoquer le changement et de fixer ainsi l’ambition soutenable du projet et dans le même temps de mettre au point les dispositifs et outils de mise en œuvre adéquats.
Retourner aux modes de vie et à la configuration de l’espace comme objets fondamentaux du questionnement.
La finalité première de l’aménagement du territoire est de fabriquer et de faire évoluer des cadres spatiaux de qualité procurant un confort de vie à l’ensemble des citoyens et aux collectivités qu’ils composent dans un soucis de maintien des grands équilibres environnementaux sur le long terme. Ce sont donc bien l’espace, les modes de vies et les relations directes, complexes et intenses qui s’exercent entre eux qui sont en question et qui doivent être remis au centre des préoccupations. Un espace concret en trois dimensions qui par son unicité a à subir, concilier et conjuguer les effets directs et indirects cumulés des différentes activités humaines et naturelles. Cet espace physique est à la fois : un espace structurant garant de continuité temporelle et spatiale qui articule, consolide et multiplie les interrelations garantes de mixité et multiplicité ; un espace morphologique vécu du dedans qui héberge et crée un contexte immédiat ; un espace culturel porteur de valeurs individuelles et collectives qui donne identité et dont l’individu fait soi ; un espace social agi par l’activité et les échanges humains qui consolide les rapports et génère de la cohésion.
C’est à la configuration et à la formation de cet espace global, complexe et dynamique qu’il faut s’atteler en se dotant de nouveaux référents et en fabriquant de nouvelles connaissances aptes à son appréhension en tant que tel. Il est temps d’abandonner les logiques de spatialisation qui se contentent de localiser, répartir et cartographier pour considérer la forme urbaine et des paysages comme le lieu de synthèse qui à la fois a à porter, contient, révèle et qualifie les modes de vies. C’est elle qui est en attente de dessin/dessein.
Entretenir la dialectique entre modes de vies et configuration de l’espace amène à lire le territoire de manière plus nuancée et plus riche, d’épaissir la pensée et de mieux toucher à la complexité des situations réelles. Cette approche, transversale par nature, sortant des raisonnements unipolaires classiques, donne la possibilité d’investiguer plus finement au départ des hypothèses mises en avant par le débat actuel sur le développement territorial durable et donc d’apporter des réponses plus proches des préoccupations et attentes.
Il devient alors en effet possible :
- de nuancer le leitmotiv de la compétitivité pour envisager la prospérité déliée de la croissance d’une part, en visant l’attractivité d’abord sous l’angle de l’attrait plutôt que sous celui de l’attraction et d’autre part, en visant l’accroissement de la « capabilité » de l’individu (c’est à dire : donner de la capacité aux individus à créer leur propre mode de vie en jouissant d’une certaine liberté) plutôt que le pré-formatage ; pour générer des cadres spatiaux qui retiennent et permettent l’épanouissement individuel et collectif tout en restant dans la course ;
- de sortir d’une vision purement quantitative de la densité qui serait garante d’une moindre consommation d’énergie mais qui oublie les effets environnementaux par rebonds en s’intéressant plutôt à la compacité, aux nouvelles centralités et au niveau de satisfaction de l’individu qui en résulte ; pour produire des formes urbaines en équilibre qui rencontrent l’ensemble des besoins humains, donnent un confort de vie global et sont par la même occasion moins énergivores ;
- de dépasser une conception des relations entre les différents lieux d’activités réduite à la mobilité et à la gestion de pôles, de nœuds, de flux et de modes de déplacement ; pour envisager de nouvelles formes de proximités réarticulant la ville diffuse et produisant de la qualité de vie tant au lieu d’habitat, de travail et de loisir que dans les rapports entretenus entre eux.
- d’élargir une approche de la cohésion sociale limitée à l’intégration des différentes catégories sociales en faisant aussi valoir des critères de coopération, de mise en confiance et de réciprocité permettant de caractériser la qualité des rapports humains qui consolident et donnent existence à la communauté ; pour concevoir de nouveaux espaces, supports de sociabilité œuvrant à contresens des forces poussant à la ségrégation ;
- d’éviter la confiscation de la créativité et de la capacité d’innovation au seul profit de la fabrication de produits de marché pour les mettre au service du changement en tant que force productive d’avenir et vecteur de désirabilité impliquant le plus grand nombre d’acteurs ; pour fabriquer des territoires attrayant et partagés donnant un sentiment de bien-être et de fierté et donc favorisant l’attache.
De cette façon, nous serons aussi mieux en mesure de contrôler et réduire les impacts environnementaux directs en agissant collectivement sur des unités globales cohérentes plutôt qu’individuellement sur des éléments isolés; que ce soit en ce qui concerne le défi énergétique, le défi climatique, ou celui de la gestion des ressources, des émissions et des déchets. Mais, nous aurons surtout et avant tout la possibilité de sortir d’une attitude environnementale défensive pour agir de manière positive et fédératrice en recréant de nouveaux équilibres porteurs d’un devenir désiré.

C’est à ce prix que nous pourrons imaginer le futur autrement.
Que le Schéma de Développement de l’Espace Régional en soit l’occasion !

A télécharger : lepuredito-48-Goossens_Marc.pdf

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