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La structuration du domaine scientifique de l'aménagement et l'importance à accorder aux revues internationales Publiée le 26/06/2014.

Poussée par l’évolution des pratiques d’évaluation, la publication dans des revues internationales anglo-saxonnes se développe dans de nombreuses disciplines scientifiques. Le domaine de l’aménagement du territoire et du développement territorial n’échappe pas à cette tendance accrue des chercheurs à publier leurs travaux dans des revues internationales de langue anglaise (B. Zanon, 2012). Parmi ces revues, certaines relèvent explicitement du domaine du « planning » (Journal of Planning Education and Research, Planning Theory and Practice, European Planing Studies…). Ces journaux spécialisés sont sans conteste très utiles car ils contribuent à cimenter un domaine académique qui n’est encore qu’imparfaitement intégré (H. Goldstein et G. Maier, 2010).

Dans un article récent de la revue suisse Géo-Regards (J.-M. Halleux, 2013)(http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/169012), nous sommes parti de l’observation de la faible visibilité des chercheurs francophones – belges en particulier – dans ces revues internationales du domaine de l’aménagement et nous nous sommes interrogé quant à l’opportunité de davantage y publier. Matériellement, un désavantage à la diffusion des résultats de nos recherches par des publications de niveau international est de devoir y mobiliser des moyens et de l’énergie, ce qui conduira à limiter d’autres activités (les autres types de publications, les activités d’enseignement, les activités de vulgarisation auprès du grand public ou de communication auprès des décideurs…). Dans une certaine mesure, un autre désavantage est de conforter « l’impérialisme scientifique anglo-saxon et la culture de l’excellence marchandisée » (C. Vandermotten, 2012). Effectivement, en cherchant à promouvoir sa carrière et son institution, le chercheur qui décide de publier dans des revues internationales va surtout promouvoir les intérêts des multinationales de l’édition. En outre, ce chercheur devra développer des thématiques suffisamment attractives pour les comités de lecture constitués par ces multinationales. Nous identifions ici une menace importante puisque les chercheurs peuvent être poussés à négliger certaines problématiques concrètes d’aménagement qui, bien que très importantes pour la clarification des débats locaux, ne seraient pas suffisamment attractives pour des éditeurs et autres référés focalisés sur des questionnements théoriques ou sur des débats purement anglo-américains.

Sur base des quelques arguments rassemblés ci-dessus, mobiliser des moyens importants pour des publications internationales devrait limiter l’impact concret des recherches que nous développons. En conséquence, cela devrait également limiter l’efficacité des politiques de développement territorial dont la finalité est d’accroitre le bien-être des générations actuelles et futures. Pour autant, la conclusion n’est pas aussi évidente et il existe aussi de nombreux avantages à la publication internationale. Le premier est que l’ambition de publier dans des revues internationales pousse les chercheurs à prendre connaissance des articles qui y sont publiés, ce qui ne peut qu’enrichir la qualité des recherches. En la matière, nous avons constaté à plusieurs reprises que des études destinées à des collectivités territoriales auraient été meilleures si les chercheurs avaient bénéficié du débat international développé dans la littérature scientifique. En effet, la richesse de ce débat permet, d’une part, de remettre en question certaines conclusions qui semblent parfois aller de soi et, d’autre part, d’imaginer le transfert de pratiques innovantes et efficaces.

Un autre justificatif en faveur de la publication internationale se rapporte aux retombées positives induites par la communication de résultats auprès d’une audience élargie. Ces retombées potentielles sont d’abord scientifiques. En apportant sa pierre à l’intégration de la communauté scientifique internationale, la francophonie contribuera aussi à l’avancement et à la structuration plus rapide de la discipline de l’aménagement. Au-delà de l’apport scientifique, communiquer à l’international peut également contribuer à influencer et à améliorer les pratiques d’aménagement dans d’autres pays et régions. La question de la visibilité internationale de nos travaux recoupe la problématique de « l’impérialisme anglo-saxon ». En la matière, se pose la question de savoir s’il faut éviter les revues où les comités de lecture sont dominés par des décideurs anglo-saxons ou s’il faut, au contraire, chercher à y publier afin de contribuer à mieux y refléter la diversité du monde.

La thématique du caractère innovant et méthodologiquement robuste des recherches est également à prendre en considération dans la discussion sur l’opportunité de publier dans des revues internationales. En effet, convaincre les éditeurs implique que la proposition soumise apporte une plus-value vis-à-vis de la littérature préexistence. Cette exigence est d’autant plus forte dans les revues prestigieuses où le ratio entre articles acceptés et articles soumis est très faible. Pour le chercheur, proposer un article dans une revue internationale nécessitera donc le développement d’une pensée suffisamment originale. En outre, cela l’obligera également à convaincre les référés de la robustesse de la méthodologie mise en place.

À l’issue de nos réflexions, il semble justifié de consacrer plus d’efforts afin que la francophonie soit mieux représentée dans les revues internationales du domaine de l’aménagement. Pour autant, il faudra éviter les deux écueils consistant à oublier les publications francophones et à négliger l’objectif prioritaire de notre contribution à la réussite des politiques territoriales. Afin de mieux y parvenir, il faudra notamment une meilleure formation des chercheurs à l’écriture ainsi qu’une prise en compte plus explicite de l’enjeu de la publication dans la préparation des projets de recherches.


Bibliographie citée

Goldstein H. et Maier G., 2010 : « The use and valuation of journals in planning scholarship: Peer assessment versus impact factors », Journal of Planning Education and Research 30(1), 66-75.

Halleux J.-M., 2013 : « La structuration du domaine scientifique de l’aménagement et l’importance à accorder aux revues internationales », Géo-Regards (6), 151-159.

Vandermotten C., 2012 : « Cotation des revues de géographie, impérialisme scientifique anglo-saxon et culture de l’excellence marchandisée », BELGEO (1-2).

Zanon B, 2012 : « Research Quality Assessment and Planning Journals. The Italian Perspective », Italian Journal of Planning Practice 2(2), 96-123.

Lien : orbi.ulg.ac.be/handle/2268/169012
A télécharger : lepuredito-72-Edito_Jean-Marie_Halleux.pdf

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